Fossilisation,

vue en 1840

par Mr d'Archiac


                                              

 

Pour ceux que l'histoire des sciences intéresse : vous trouverez ci-dessous une retranscription d'une lecture faire à la Société Géologique de France par Mr d'Archiac le 25 Janvier 1841.

Cadre historique : La SGF a été fondée le 17 Mars 1830 et comme le rappellait le frontispice des différents fascicules, elle a été "autorisée et reconnue comme Etablissement d'Utilité Publique, par ordonnance du Roi du 3 Avril 1832. Rappelons qu'aujourd'hui, la société a toujours ce statut et que par conséquent, les cotisations des membres ouvrent droit à une réduction d'impôt (tout est bon à savoir en ce domaine !). A l'époque ou Mr d'Archiac a fait lecture de cette note, la Société avait donc tout juste dix ans. Le Président de Séance ce jour là était Mr. A. Passy. Cette communication était la première de cette séance ordinaire qui s'est tenu au 26 de la rue du Vieux-Colombier, à 7 1/2 heurs du soir, comme l'indique le préambule. Le secrétaire de séance donne quelques indications intéressantes sur la vie de la société et en particulier annonce de la part de Mr Alcide d'Orbigny la 12ème livraison de sa Paléontologie française.

Remarques : vous constaterez que cette note a été écrite bien avant les grands travaux échinologiques que tous vous connaissez au moins de nom. Par conséquent l'indulgence s'impose vis-à-vis des structures décrites et qui n'ont bien souvent pas encore reçu de nom. On illustre ainsi le chemin parcouru en quelques dizaines d'années lorsque Cotteau, d'Orbigny, Desor ou de Loriol ont fait paraître leurs travaux relatifs aux Echinides. J'invite cordialement ceux qui participent au forum à un petit jeu : découvrir et faire le parallèle entre les structures décrites dans cette note et les noms qui leur sont attribués de nos jours ! Bref à en faire une révision critique. Cet article aurait pu être intégré dans la rubrique "vintage", mais étant donné qu'il a été décidé de donner un aspect plus "systématique" à cette dernière, il a naturellement touvé sa place ici.

 

La note, lue en séance par Mr d'Archiac :

Bull. Soc. géol. Fr., Paris, t.XII, fasc.6-11, p.143-146

(correspondant aux séances du 21 décembre 1840 au 15 mars 1841)

                    " Le test des Echinodermes est, comme on le sait, composé de vingt rangées de plaques hexagonales calcaires, fortement soudées entre elles et présentant, par leur disposition en forme de voûte, une très grande solidité eu égard au peu d'épaisseur de la paroi. La surface extérieure de cette espèce de coque est complètement enveloppée d'une peau membraneuse très fine, sur laquelle s'attachent par des muscles fort déliés tous les piquants dont le test est recouvert ; aussi les contractions de cette peau externe font-elles mouvoir les piquants autour des tubercules non perforés qui leur servent de base. Quant aux baguettes qui correspondent aux tubercules perforés, elles paraissent être plus fortement fixées par un muscle particulier, qui cependant ne communique pas directement avec la masse charnue de l'animal, la perforation du test n'étant pas complète. Après la mort, les premières parties solides qui se détachent du test sont les baguettes, dont le muscle principal se détruit promptement, et qui sont trop pesantes pour être retenues par la peau extérieure. Cela a lieu particulièrement dans les Cidarites qui sont pourvus de baguettes portées sur des tubercules perforés. Les simples épines ou piquants retenus par la peau enveloppante disparaissent ensuite lorsque, par la décomposition ou par le frottement, cette dernière est tout à fait enlevée. Il en est de même des pièces mobiles et externes de la bouche dans les genres qui en sont pourvus. Le test calcaires qui reste alors est dans toute son intégrité. Outre les vingt rangées de plaques principales, les plaques accessoires plus minces et souvent imbriquées qui entourent la bouche et l'anus subsistent également, ainsi que les espèces de piliers qui s'observent souvent à l'intérieur. Dans cet état, comme du vivant de l'animal, le test est mince, très léger et fort solide. Il est blanc, et présente une texture très finement spongieuse ou celluleuse. Il contient, outre le carbonate de chaux qui en forme la base, une certaine quantité de matière animale, laquelle paraît être plus abondante dans les plaques qui garnissent la bouche et l'anus ainsi que dans les pièces solides internes. Tels sont les changements que subit aujourd'hui sur les bords de la mer l'enveloppe extérieure des Echinodermes. On voit qu'il y a seulement destruction des parties organiques, mais point d'altération ni de modification réelle dans l'état du test calcaire.

                    Par la fossilisation ou le séjour plus ou moins prolongé de ces corps dans les couches de sédiment, les plaques accessoires qui garnissent les orifices naturels disparaissent le plus ordinairement ainsi que les appendices internes, sans doute à cause de la plus grande quantité de matière organique qui s'y trouvait et qui devait concourir à faciliter leur altération et leur destruction. Quant au test proprement dit, son épaisseur et sa pesanteur se sont accrues d'une manière remarquable ; sa structure spongieuse a tout à fait disparu avec la plus grande partie de la matière organique qui y était renfermée, et une structure spathique lui a succédé. L'état spathique ou cristallin du carbonate de chaux dans le test fossile des Echinodermes ne leur est point particulier, puisque les coquilles univalves et bivalves se présentent souvent à cet état ; mais ce qui les caractérise spécialement, ainsi que tous les débris testacés de la classe des radiaires, c'est que leur cassure, toujours lamellaire, est un véritable clivage qui conduit au rhomboèdre primitif de la chaux carbonatée. Dans les coquilles spatifiées au contraire, la cassure est le plus ordinairement grenue, quelquefois fibreuse à fibres parallèles (Inoceramus pinnigena) ou a fibres rayonnantes (Belemnites), ou enfin irrégulièrement feuilletés (Pecten, Ostracés) (1)

                    Ne pourrait-on pas admettre pour cette première transformation que, par suite d'une sorte d'attraction moléculaire et l'élection de parties, les mailles du tissu spongieux primitif se sont remplies de carbonate de chaux emprunté à la couche environnante, et que cette espèce d'assimilation a favorisé un nouvel arrangement des particules inorganiques, qui ont ainsi fait un pas vers un état plus normal de la cristallisation ? Mais si ce mouvement des molécules a réellement eu lieu, on doit reconnaître qu'il s'est effectué d'une manière tellement insensible et régulière à la fois, que pas un des plus petits détails du test ne paraît en avoir été affecté ; car ces détails, en apparence si délicats et parfaitement symétriques, nous sont conservés avec une admirable perfection dans les terrains secondaire et tertiaire. Ainsi rien d'essentiel n'a encore été altéré dans cette seconde période de détérioration ; tous les caractères extérieurs du test ont persisté, l'état seul de la substance inorganique a changé.

                    C'est ici que commence pour cette substance un nouveau mouvement de molécules beaucoup plus complet que le précédent, car il a pour résultat la transformation de chaque rangée de plaques hexagonales en un même nombre de cristaux de chaux carbonatée inverse, disposés symétriquement au-dehors et au-dedans du test. Ces vingt rangées de cristaux sont comme les plaques accouplées deux à deux, et chaque couple est alternativement formé de gros et de petits cristaux. Les rangées de gros cristaux correspondent aux plaques des espaces interambulacraires, et celles de petits aux plaques des ambulacres eux-mêmes. Ces cristaux ne sont pas toujours simples, il y en a de groupés parallèlement à l'axe principal, de telle sorte qu'à chaque plaque correspond ou un seul cristal ou la réunion de plusieurs. Cet effet ne se produit pas nécessairement à la fois sur toute la surface du test. Il arrive souvent qu'une portion est couverte de cristaux, tandis que le reste est encore à l'état spathique ordinaire. Ces changements de plaques en cristaux sont d'ailleurs assez rares dans la nature ; les échantillons que nous mettons sous les yeux de la Société sont des Cidarites, de l'oolite inférieure d'Hisron (Aisne) et de petits Clypeaster peltiformis (Hisinger) du grès vert de censuré-censored (Charente-inférieure).

                    Ainsi, dans ce dernier cas, la symétrie originaire du test est encore représentée par celle des cristaux ; mais toute trace d'organisation a disparu, et le corps se trouve de nouveau hérissé d'une multitude de pointes qui ne sont plus des produits de la vie, mais le résultat des lois qui gouvernent les corps inertes, et dont ils subissent de nouveau l'influence dès qu'ils cessent d'être soumis à l'action des forces vitales."

(1) Dans les Buccinum arculatum et Schlotheimi de Faffrath, et dans quelques autres coquilles de cette localité, on trouve le carbonate de chaux au même état que dans les radiaires ; mais cette circonstance est fort rare. Quelques Sphéronites (Echinosphérites, Vahl.) que M. de Verneuil a rapportées de Saint-Pétersbourg nous ont présenté un test spathique presque limpide, et divisé dans le sens de son épaisseur en prismes à six pans, qui avaient pour base les plaques hexagonales extérieures dont les caractères organiques avaient persisté.